L’inceste, ce crime sexuel « encore trop tabou »
Coralie Léveillé, fille de Jean-Claude Apollo, a mis fin à l’anonymat auquel elle avait droit juridiquement, dans le but de lever le tabou persistant lié à l’inceste, explique-t-elle en entrevue à Tout un matin.
La semaine dernière, la femme de 27 ans a accusé publiquement son père, Jean-Claude « Giovanni » Apollo, d’agression sexuelle, de contacts sexuels et d’exploitation sexuelle. Des gestes qui auraient été commis de 2011 à 2017, alors que la victime présumée avait entre 14 et 20 ans. L’identité de cette dernière a d’abord été rapportée par Le Devoir vendredi, pour ensuite être confirmée par Radio-Canada.
Si la plaignante n’avait pas dévoilé de plein gré son identité, la dimension incestueuse de cette histoire n’aurait pas été révélée publiquement, afin de ne pas exposer de liens de filiation (ce qui aurait facilement permis d'identifier la victime présumée).
[Une accusation sans la mention de l’inceste], c’est trop générique, ça ne nommerait pas l’ampleur de la chose.
Si elle affirme que le mouvement #MoiAussi lui a permis de voir l’ampleur des violences à caractère sexuel
et de se sentir moins seule, elle admet qu’elle ne se sentait pas très représentée
dans les témoignages qui ont émergé de cette vague de dénonciations, peu d’entre eux abordant l’inceste.
J’ai l’impression qu’on n'a jamais vraiment parlé des violences sexuelles intrafamiliales, particulièrement au Québec. J’avais toujours l’impression que mon histoire était trop intense, trop marginale. Ça donne l’impression qu’on est seul à vivre ça, mais les statistiques montrent vraiment le contraire
, dit-elle.

Difficile à croire, donc difficile à partager
Affirmant avoir été victime d’inceste alors qu’elle avait 6 ans, Anne Potvin, autrice de deux livres sur son expérience, croit aussi qu’un tabou règne sur l’inceste.
J’ai l’impression que ça, ça n’a pas évolué depuis des années et des années
, lance celle qui est mairesse de Déléage, en Outaouais, au sujet des discussions sur l’inceste.
L’inceste, c’est vraiment vraiment quelque chose qui arrive très souvent, et on n’en parle jamais
, confirme aussi Zev Saltiel, travailleur social au Centre d'aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS) de l'Ouest-de-l'Île.
C’est vraiment difficile à croire, donc c’est difficile à partager
, mentionne-t-il, ajoutant que lorsque des manifestations comportementales liées à l’inceste peuvent parfois être remarquables chez les victimes – comme une sexualisation en décalage par rapport à l’âge – elles ne sont pas toujours remarquées par leurs proches.
On peut souvent ne pas le voir, mais on veut aussi ne pas le croire.
Pour la sexologue et autrice Jocelyne Robert, les témoins de première ligne peuvent être importants afin de soulever des attitudes incestueuses.
J’ai envie de dire aux gens : coupez ce silence-là! [...] On a le droit de dire : "Écoute, je trouve ça bizarre la relation que tu as avec ta fille." C’est pas juste un droit, c’est un devoir.

La sexologue et autrice Jocelyne Robert. (Photo d'archives)
Photo : Laurence Labat
Selon elle, si un tabou existe bel et bien sur la question, le Québec est, contrairement à certaines croyances, bien en avance sur d'autres sociétés, notamment en comparaison avec la France.
S’il y a bien un endroit où on en parle, c’est bien ici
, juge l’autrice de livres comme Ma sexualité, Full sexuel et Parlez-leur d’amour et de sexualité.
On n’est pas en arrière des autres [pays] sur cette question-là, loin de là.
C’est vrai que c’est tabou, mais on en parle depuis longtemps et on fait beaucoup plus d’éducation à la sexualité et à la prévention des violences sexuelles [qu'ailleurs].
Une opinion qui ne semble pas nécessairement partagée par tous. En 2022, Zénaïde Berg, doctorante en sociologie à l’Université de Montréal, et Cyndelle Gagnon, étudiante en éthique appliquée à l’Université Laval, regrettaient de ne pas voir un mouvement #MeTooInceste
s’installer au Québec, accusant un retard par rapport à la France dans une lettre d’opinion publiée dans Le Devoir.
Alors que le Québec est très souvent en avance sur la France en ce qui a trait aux luttes féministes, force est de constater qu’il a un train de retard en ce qui concerne les réflexions sur l’inceste dans l’espace public et médiatique
, peut-on y lire.
Des livres et des balados sortis en France portant sur l’inceste sont ensuite nommés pour soutenir leurs propos. Elles jugent en parallèle que le succès de séries québécoises qui répandent l’idée que derrière la pédocriminalité, il y aurait de l’amour
montre à quel point il est encore tabou de parler d’inceste et de pédocriminalité au Québec
.
L'éducation, un outil important
Coralie Léveillé et Anne Potvin partagent un constat : pour détabouiser l’inceste, des mesures devraient être instaurées afin d’apprendre aux enfants ce qui est normal et anormal comme relation intime, et afin de les aiguiller sur les personnes de référence à joindre dans ce genre de situation.
Si on n'adresse jamais le fait que ça existe, comment peut-on comme enfant se reconnaître dans ces événements?
, tranche Coralie Léveillé.
J’ai appris adulte que [la Fondation] Marie-Vincent existait. Si j'avais su plus jeune que ça existait, peut-être que ça aurait aussi été une porte de sortie pour moi.
Quand tu as 6 ans, que tu commences ta première année à l’école et que ton père te dit de pas en parler, tu n’en parles pas. [...] Parce que toi, à 6 ans, tu ne le sais pas, que ce n'est pas normal.
Plus on va se fermer, plus ils auront la liberté de faire ce qu’ils font. Plus on va en parler, plus ils vont sentir qu’ils devront faire attention
, pense Anne Potvin.
Éduquer, sans être explicite
Le CALACS affirme avoir une philosophie similaire et pense qu’il y a moyen d’éduquer les enfants à ce sujet sans être trop explicite.
On croit vraiment en l’éducation à la sexualité et au consentement dans les écoles primaires et secondaires. [...] C’est de faire comprendre [aux élèves] ce qu'est le consentement et quelles parties du corps peuvent être touchées par un adulte
, souligne Zev Saltiel.
C’est difficile d’avoir ces conversations à la maison, alors c’est très important de les avoir dans les écoles.
Pour Jocelyne Robert, il est évident
que les enfants doivent être sensibilisés à la chose, parce que ça donne du pouvoir à l’enfant
.
On embrasse son grand-père si on en a envie
, donne-t-elle comme exemple. Si l'enfant dit : "Je ne veux pas l’embrasser." Bien, parfait, qu’il ne l’embrasse pas. On peut aimer quelqu’un sans lui faire des câlins et lui donner des gros becs.
L’enfant doit comprendre qu’il a le droit de ne pas se soumettre aux grandes personnes.
Avec des informations d'Aimée Lemieux et de Tout un matin
Advertising by Adpathway






